Brebis et berger

Je m’étais rendu chez un berger au Québec. Je l’écoutais avec attention. Ce qui me frappa ce sont ces paroles : « les moutons, si vous ne les nourrissez pas, ils se laisseront mourir. » Nous étions dans un contexte de bergerie et j’ai dû, de manière inconsciente – peut-être -, le transposer sur des pâturages. Dedans, c’est une bergerie, dehors, ce sont les champs où ça broute!

Plus tard, alors que je présidais la messe en France, et comme c’était l’évangile de ce jour, je repris l’expérience et le propos du berger québécois : « si vous ne les nourrissez pas, les moutons se laisseront mourir. » D’où l’importance pour le Berger de bien s’en occuper, de les conduire, d’en prendre soin. Après la messe, une religieuse vint me trouver et me dit sèchement : « chez-nous, les brebis ne se laissent pas mourir! ». Les variantes peuvent-elles exister d’un continent à l’autre? Je ne sais.

Dans les textes qui nous sont donnés lors de la Mémoire liturgique de saint François de Laval, il est question de pasteur, de berger et de brebis. La première lecture insiste sur le rôle difficile de guider, d’intervenir à temps et à contre temps, de faire des reproches. Or, les conditions sont manifestes : « avec patience et dans le souci d’instruire. » Le contraire serait l’impatience et dans le souci de contrôler, ce qui éloignerait le berger de la brebis.

Dans ce cas où la brebis n’est pas guidée avec douceur, patience et souci d’éclairer, celle-ci s’éloigne et comme sa toison continuera de pousser, elle trouvera la chaleur de l’affection ailleurs, loin du berger. Quant au berger impatient, il redoublera d’impatience et fera du contrôle sa perte. Comme il est délicat, dans le ministère confié, de maintenir les deux pôles : celui de la communion et celui de la liberté. La brebis a besoin des deux pour vivre et le berger aussi. Sans communion et liberté, c’est l’emprisonnement dans la méfiance; difficile de réparer ces brèches. La communion ne peut se faire que dans la confiance réciproque et la liberté est essentielle, car le berger peut se tromper, de même que la brebis. Des libertés fragiles de part et d’autre.

La brebis se laisse-t-elle mourir? Peut-être pas de façon réelle, mais elle s’éloigne, et comme je l’écrivais, elle cherche refuge et chaleur ailleurs. Quels sont ces ailleurs?

La fuite, les mondanités, le défi de plaire, les attachements, le sport extrême, la téléréalité, des propos contre le berger, ou d’autres formes d’addictions.

Le pasteur impatient et contrôlant est-il plus vivant? Non, l’inquiétude le ronge, le contrôle l’obsède, l’imagination est fertile, et le désert s’agrandit autour de lui.

Retenons que, dans toute relation, familiale, amicale, d’employeur à employé, de collègues,  la patience est d’or et que la liberté n’a pas de prix.

Denis Veilleux

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