Les rouleaux du prophète Isaïe sont arrivés jusqu’à nous. Nos oreilles ont entendu la description de la prophétie comme un long suaire de blessures et de souffrances. Il s’agit du Serviteur souffrant qui est le Fils de l’homme. Nous l’entendons et nous y adhérons comme à une profession de foi qui traverse les siècles jusqu’à ce jour. Le Fils de l’homme est le Serviteur souffrant dont l’aspect n’était plus humain, défiguré.

Chez nous, en cette terre fragile, nous accueillons ce fleuve humain de toutes les misères qui s’échouent sur les bords de nos régions pour être vues, entendues, et lavées. Le grand suaire du Serviteur souffrant est tissé à même tous les fils de tous ceux et celles qui sont ici pour être lavés dans la Passion du Christ. Oui, au cœur de drames et des joies, la Passion de Jésus fait la Une chaque jour. Nous l’endossons par nos vies réconciliées dans le renouvellement de l’Alliance nouvelle et éternelle qui donne ‘tous les respirateurs spirituels’ dont l’Humanité a tant besoin et qui sont les Sacrements de l’Église. Dans la Puissance de l’Esprit-saint, nous accueillons les mots du Prophète Isaïe.

Devant nos yeux, passent de manière anonyme et dont seul Dieu connait les visages et ressemblances, les Pilate de ce monde, grands ou petits ou petites; les férus du pouvoir. De même chacun de nous qui aura provoqué à sa manière le Procès de Jésus, habillés de longueur, de hauteur, de grandeur, sans profondeur. Ce qui veut dire ‘les orgueils’. Nous nous reconnaissons, parmi ces foules bigarrées comme celles à Jérusalem qui crient ‘crucifiez-le’ avec une rage de suivre sans discernement les décideurs de la vie et de la mort. Mais nous nous réconfortons peut-être de faire partie de petits groupes comme celui de Marie de Magdala, Jean, le disciple que Jésus aimait, la tante de Jésus, et sa propre Mère, capables de se frapper la poitrine.

Chez nous et en nous, s’achève dans le corps et le cœur de chacun ce qui ‘manque à la Passion du Christ’ afin que soit levé le Corps de l’Église. Nous entendons en écho la parole étonnante de l’Apôtre Paul dans sa lettre aux Colossiens 1,24 : « J’achève dans ma chair ce qui manque à la Passion du Christ pour son Corps qui est l’Église ». Est-ce prétentieux d’écrire qu’il manque quelque chose à la Passion du Fils de Dieu dans la perfection de son obéissance? Est-ce irrespectueux envers la profondeur de la détresse dans laquelle Jésus est descendu en devenant ‘ péché pour nous’ comme l’écrit le même Apôtre Paul? Non! Ce manque est ‘un appel, une demande, une quête d’amour du plus grand Mendiant de l’Histoire de ce « Royaume qui n’est pas de ce monde. »  C’est bien davantage demander à chacun d’entre nous, personnellement: « Veux-tu me suivre? Veux-tu déposer ta vie dans ma Vie de crucifié? Veux-tu venir avec moi où je veux te conduire? Veux-tu devenir fille et fils de mon Père? Veux-tu que mon visage soit le tien? Veux-tu que mon cœur transpercé devienne la source où ta croix sera plantée dans mes plaies? Veux-tu que je te guérisse par mes blessures? »

C’est cela « le manque » évoqué par l’Apôtre Paul qui transfigure la Passion en devenant le Corps de l’Église, la Communauté des disciples-missionnaires. Chez nous, en nous, la Passion de Jésus s’étend sur toute personne proche ou lointaine dont le regard s’arrête un instant devant le Crucifié. Si on a comparé la grotte de Bethléem au tombeau de Joseph d’Arimathie dans les icônes, nous pourrions y voir debout la Mère des Douleurs pour entendre nous dire ce qu’elle a dit à Cana pour que la joie des Noces ne soit pas ternie : « Faites tout ce qu’il vous dira! »

La Passion du Christ est passée par ici en nous choisissant dans notre pauvreté et notre misère.  Essoufflés entre chaque vague de cette pandémie, comme Celui qui « n’avait plus l’aspect d’un homme » jaillit une espérance, l’avenir d’une humanité nouvelle, la pierre roulée du tombeau par laquelle nous entrevoyons les premières lumières du Ressuscité.

Frères et sœurs, la Passion du Ressuscité est « vue et entendue. » Elle est broyée par la miséricorde qui remet debout tous et ceux et celles qui sont tombés ou qui ont été happés ou renversés de quelques manières que ce soit dans leur combat pour la vie. Levons-nous les Ponce-Pilate et les Caïphe, levons-nous les soldats et les Apôtres, levons-nous les Judas et les Simon-Pierre, levons-nous les désespérés et les accablés. Il y a de la place pour nous toutes et tous si nous « regardons Celui qui a été élevé de terre. » Nous sommes montés à Jérusalem en esprit pour y être sauvés, repêchés, remis debout, guéris, pardonnés.

Accueillons déjà cette annonce pascale comme le vent de l’Esprit dans les branches printanières de nos arbres.

AMEN.

Denis Veilleux