Si je me fie à ma mémoire, c’est à l’âge de 6 ans que je prends vraiment conscience que ces jours ne sont pas comme les autres.  Il y avait de la gravité dans l’air pour un enfant de cet âge. Je voyais tous les jours dans la maison familiale ce crucifix sur le mur et je levais souvent les yeux vers lui. Mon cœur d’enfant l’aimait comme ça. Je savais qu’il n’était pas monté ainsi tout seul et j’avais certainement demandé à maman qui m’avait dit que c’était l’histoire de Jésus. Pour le reste, je comprenais qu’on Lui avait mal.

Après toutes ces années, je le vois toujours ainsi et ce mal est le mauvais dessein des humains qui se sont rendus esclaves du péché par la liberté coincée dans l’égoïsme et le refus d’aimer Dieu et le prochain. Je suis cet humain.

La Parole de Dieu, en ce jeudi-saint, nous projette dans le passé des Hébreux en Égypte et de la nuit de la délivrance, celle la Pâque. Dieu va délivrer son peuple de centaines d’années d’esclavage « en passant. » Or, avant de « passer », Il demande à Moïse et à Aaron d’aviser le peuple de sacrifier un agneau, de mettre du sang sur le linteau des portes. Oui, l’ange du Seigneur « va passer » pour que la mort soit la dernière parole adressée au Pharaon afin qu’Il laisse sortir ce peuple qu’il veut retenir. « Passer » veut dire « passer par-dessus » et sortir rescapés par la vue du sang de l’agneau sur leur maison. Ils sont épargnés de la mort pour s’en aller vers la Terre promise de la vie. C’est « le passage » de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie, d’une terre d’opprimés à une terre de liberté. Le vrai retour des Hébreux chez eux.

C’est « cet événement » que Jésus célèbre avec les siens qu’II aime jusqu’au bout, nous dit Jean l’Évangéliste. Jésus est à Jérusalem où, avec ses Apôtres, Il célèbre cet événement, cette sortie, ce passage, cette Pâque. Jean écrit : « avant de passer de ce monde au Père. » C’est la phrase-clé. Le chemin par lequel tout se déroulera dans ces heures qui viennent.

Jésus lave les pieds de ses disciples. Lui, « le Maître et le Seigneur », Il le fait dans l’amour de ceux que le Père lui a confiés. Il lave les pieds de Simon-Pierre qui se rebiffe d’abord mais aussi de ceux de Judas dont le cœur est enténébré par ses mauvais projets diaboliques. Tous les pieds sont lavés, et si nous comptons les Douze, il en lave 24 et les essuie avec le linge noué à la taille.

Il pose ce geste envers chacun et leur dit que c’est un exemple. Ce que j’ai fait, « faites-le vous aussi », que vous soyez pape ou reine, premier ministre ou président, petits ou grands, retraités ou travailleuse. « Lavez-vous les pieds les uns les autres », que vous soyez femme ou homme. Le père envers la mère, la mère envers l’enfant, et l’enfant envers les grands-parents, et vice-versa. Un bain de foule, un bain de pieds, un bain de service, un bain d’amour, un bain d’humanité. C’est le déroulement de la charité en acte jusqu’à la fin des temps.

Cet exemple n’est pas appelé au repos, à la mise sur pause pour les chrétiens que nous sommes. Cet exemple doit se rendre jusque dans nos demeures, nos maisons, nos CHSLD, nos hôpitaux, nos Parlements, nos églises, nos paroisses, nos prisons, nos rues. Cet exemple doit arriver jusqu’au bout, c’est-à-dire jusque dans notre cœur et s’y déposer comme un appel à aimer comme Jésus, aimer comme Lui.

Jésus nous le demande et nous invite librement à faire ce qu’Il a fait avant de « passer de ce monde au Père. » La vie est brève même si elle est longue. Brève, quand il s’agit quotidiennement de servir comme Jésus; longue quand le temps des charités ne s’arrête pas avec l’âge ou la retraite ou avec les maladies. On peut aimer avec un mal de tête, on peut remercier avec un mal de ventre, on peut laver avec des mains tremblantes, on peut dire oui comme Jésus avec un environnement qui n’est pas toujours le meilleur. Un coup de cœur s’il vous plait pour le lavement des pieds à la manière de Jésus.

Le jeudi-saint est aussi le jour du Cénacle, lieu du Sacerdoce de la Nouvelle Alliance. Jésus est l’Unique Prêtre de qui nous recevons tout. Il nous appelle à servir, à nous dépouiller, à partir, et à nous rendre jusqu’à l’autre quel qu’il soit afin de lui porter Sa Vie par les mouvements de charité et ceux des sacrements qui sont le prolongement de sa Parole et de ses gestes personnels. Par le ministère des prêtres, l’Eucharistie est offerte et donnée en nourriture aux siens en son Nom. Le Pardon est accordé aux pécheurs en son Nom; la Parole est annoncée aux Nations en son Nom. Prions le Maître de la moisson de nous envoyer ces ouvriers pour la grande mission confiée à son Église. Le prêtre n’est pas un mercenaire qui annonce ce qui lui plait ou ce qui lui convient ou même ce que l’on veut entendre. Il n’est pas un berger qui s’enfuit devant les loups. Il témoigne, avec ses limites et pauvretés, de Jésus qui a dit qu’Il était « le chemin, la vérité, et la Vie. »

Amen

Denis Veilleux